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Jaser vin : Choisir les mots

par Sébastien Ménard-Dumont


Gerrit Van Honthorst : Le Joyeux Violoniste au verre de vin, vers 1624

Termes et expressions dont il faut
se méfier et d’autres à adopter

On dirait une phrase empruntée à un mauvais film de prison :
« Fais ben attention à ce que tu vas dire ».
D’accord, parler de vin engendre des conséquences
beaucoup moins dramatiques.
Il faut cependant s’attarder aux sens et à la portée des mots que l’on emploie pour décrire l’heureux breuvage.
Certains termes et expressions peuvent confondre vos interlocuteurs, connaisseurs ou non.

En voici des exemples en rafale.

Pas trop sec 

C’est un classique qui peut mener à plusieurs interprétations. À la base, un vin sec ne contient pas ou que très peu de sucre résiduel (de 0 à 4 grammes/litre) pour les vins tranquilles. On voudrait donc ici logiquement un produit légèrement sucré.
Mais je doute que ce soit nécessairement le cas.
J’imagine que cette sécheresse non voulue peut faire référence à l’astringence. Normalement, l’intérieur de notre bouche est lisse, mais les tanins y créent une sensation de rugosité et de resserrement à divers degrés.

Si telle est votre crainte, demandez plutôt un vin souple, satiné, ou aux tanins fondus,
arrondis, voire soyeux.

Remarquez, peut-être que cette négation est en lien avec une recherche de rondeur. La présence de sucre encourage une forme d’onctuosité qui n’est cependant pas l’apanage des vins doux (on s’en reparle bientôt). Des cépages utilisés, aux terroirs, aux techniques de fermentation en passant par l’élevage souvent sous bois, une multitude de facteurs génèrent des vins, rouges ou blancs, qui sont gras, enveloppés, joufflus et opulents. Ils sont pourtant secs. Mais pas trop diront certains…

Doux

Même combat. La douceur, dans le jargon, est associée au taux de sucre. À la SAQ, un vin devient demi-doux à 12,1 grammes/litre et doux au-delà de 50 grammes.
Mais cet adjectif appelle-t-il plutôt l’idée d’un vin facile à boire?
On parlerait d’un vin :

  • aimable;

  • charmeur;

  • coulant

  • gouleyant (le terme me semble un peu dépassé...)

À mon avis, ces produits, bien que légers et coulants, n’ont pas la vivacité et la tension de certains de leurs congénères. Et à tous ceux qui disent ne pas aimer les vins sucrés, vous en avez bien le droit. Par ailleurs, se peut-il que ce soit l’association de certains arômes très fruités à une bouche concentrée manquant un peu de fraîcheur qui vous rebute?

Un mauvais vin sucré, c’est très mauvais.
Mais j’ai eu à plusieurs occasions la chance de séduire de fervents militants anti-sucre avec des vins doux aux nez de thé noir
ou de noix et à l’acidité bien sentie.

Puissant

Ce n’est pas un terme farfelu; on le retrouve dans la plupart des lexiques liés au vin. Le petit hic, c’est que le mot semble incarner un genre de fourre-tout.
Il est à la base l’échelon le plus élevé lorsque l’on parle du corps du vin, une impression d’ensemble regroupant alcool, acidité et tannins. On y mêle ensuite l'intensité aromatique et le potentiel de garde. Très vaste.

Si on veut parler d’une trame tannique serrée aux tanins
fermes ou profonds, pourquoi ne pas évoquer un vin
qui a de la mâche ou qui a du grain.

Une forte présence d’alcool est dite généreuse, capiteuse, puis chaude si elle est exagérée. Pour la force des arômes, le nez peut être fermé, faible, expressif, prononcé, exubérant, parfumé. À vous de juger.

Un beau problème d’uniformisation

L’humain est plus sous moins construit sous le même modèle. Par ailleurs, on comprend facilement que lorsqu’il est question d’expériences sensorielles, mille et un facteurs en influencent nos perceptions et environ trois mille autres déterminent notre vocabulaire pour les traduire.

Les professionnels, amateurs et amoureux du vin s’efforcent depuis très longtemps de construire un langage spécialisé signifiant.
La tâche est très ardue, mais il faut continuer de dynamiser ce système pour qu’il s’adapte à son milieu, telle une langue vivante.

Il faut tout de même se concentrer sur l’analyse de nos propres sens et essayer de transposer nos stimuli en des termes relativement universels. Mais soyez rassurés, même les gens de l’industrie se permettent un peu de poésie…

Le malbec, c’est une espèce de merlot qui aurait préféré porter le jeans délavé plutôt que le pantalon signé Moores « Bonne coupe, bon prix, bonne réputation » [...] Une espèce de Jean Leloup, l’acidité en moins, la confusion en plus tant il peut sembler sibyllin en se cachant derrière un écran de fumée bien noire. Bref, le personnage est coloré, moins expressif sur le plan aromatique qu’un cabernet sauvignon ou moins délicat qu’un pinot noir, passablement riche en tanins, plutôt ovale que totalement sphérique, et accepte volontiers de fréquenter merlots, bonardas, tannats et autres cabernets pour lui ajuster convenablement le pli de son pantalon.


Rippl-Rónai: My Father and Uncle Piacsek with Red Wine, 1907

 

 

 

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